De l’or noir à l’or numérique — comment Riyad mise tout sur l’intelligence artificielle

Vision 2030 : l’IA comme colonne vertébrale de l’après-pétrole

L’Arabie Saoudite a longtemps construit sa puissance sur une seule ressource : le pétrole. Mais avec la transition énergétique mondiale qui s’accélère, Riyad sait que cette rente a une date d’expiration. La réponse du royaume ? Un pari colossal sur l’intelligence artificielle, érigée en pilier central du plan Vision 2030 porté par le prince héritier Mohammed ben Salmane. L’objectif est aussi ambitieux que symbolique : faire de l’Arabie Saoudite une puissance technologique mondiale avant que l’or noir ne perde définitivement de sa valeur. Les mutations numériques reconfigurent en profondeur les équilibres géopolitiques, comme le décrypte régulièrement ce site.

Les chiffres donnent le vertige. L’IA pourrait contribuer à hauteur de 135 milliards de dollars au PIB saoudien d’ici 2030, représentant environ 12,4 % de l’économie nationale — la projection la plus élevée de tout le Moyen-Orient. Pour y parvenir, le royaume ne lésine pas sur les moyens : plus de 40 milliards de dollars ont été fléchés vers les investissements liés à l’IA dans le cadre de Vision 2030.

HUMAIN : le fleuron national de l’IA

Pour incarner cette ambition, l’Arabie Saoudite a créé son propre champion. En mai 2025, le lancement officiel de « Humain » marque un tournant : cette entreprise nationale dédiée à l’IA, pilotée directement par MBS et adossée au Fonds d’investissement public (PIF), a pour mission de transformer le royaume en plaque tournante technologique régionale, voire mondiale.

Sa feuille de route est à la hauteur des ambitions affichées. Humain doit construire des centres de données et des infrastructures cloud de grande envergure, mais aussi développer des modèles d’IA avancés — dont un grand modèle de langage en arabe, symbole fort d’une volonté de souveraineté numérique. L’idée est claire : ne plus dépendre uniquement des modèles occidentaux, et proposer des solutions adaptées au monde arabophone, un marché de plus de 400 millions de locuteurs encore largement sous-servi par les grandes IA actuelles.

Une diplomatie économique à coups de milliards

La stratégie saoudienne ne repose pas uniquement sur des capitaux publics. Riyad a compris que pour aller vite, il fallait s’appuyer sur les meilleurs acteurs mondiaux. La visite de Donald Trump en Arabie Saoudite en 2025 s’est transformée en véritable forum d’investissement technologique, avec une série d’accords spectaculaires à la clé.

Amazon a signé un contrat dépassant 5 milliards de dollars pour co-construire avec Humain une « zone IA » à Riyad, intégrant services cloud, apprentissage automatique et formation de 100 000 Saoudiens aux métiers du numérique. NVIDIA s’est engagé à bâtir des usines d’IA équipées de ses superordinateurs Grace Blackwell, pour une capacité totale de 500 mégawatts. AMD, de son côté, a conclu un accord de 10 milliards de dollars, tandis que les premiers data centers de Riyad et Dammam sont entrés en service début 2026, avec des capacités pouvant atteindre 100 mégawatts chacun. Google, Oracle et Qualcomm ont également annoncé des partenariats stratégiques lors de la conférence technologique LEAP en février 2025, qui a généré à elle seule 14,9 milliards de dollars d’annonces d’investissements.

L’arme secrète : une énergie parmi les moins chères au monde

Derrière les milliards investis se cache un avantage compétitif que peu d’analystes mettent suffisamment en avant : le coût de l’énergie. Les data centers sont des gouffres énergétiques — et c’est précisément là que l’Arabie Saoudite dispose d’un atout structurel considérable.

Grâce à ses ressources en hydrocarbures et à un développement rapide du solaire à grande échelle, le royaume peut proposer un prix du kilowattheure parmi les plus bas de la planète. Or, à l’heure où l’inférence IA — c’est-à-dire faire tourner les modèles au quotidien pour des millions d’utilisateurs — représente une part croissante des coûts de l’industrie, maîtriser l’énergie bon marché revient à maîtriser la compétitivité à long terme de tout le secteur.

L’objectif affiché est de construire 1,9 gigawatt de capacité en data centers d’ici 2030, un chiffre qui place l’Arabie Saoudite dans la cour des grands opérateurs cloud mondiaux, alors que la France entière ne dépassait pas 0,5 GW installés en 2023.

Une progression rapide dans les classements mondiaux

Les résultats commencent à se faire sentir. L’Arabie Saoudite pointe désormais à la 14ème place du Global AI Index, se hissant au rang de premier pays arabe, devant les Émirats arabes unis. Elle se distingue également comme 2ème pays au monde pour la publication de travaux sur la sécurité de l’IA, et occupe la première place arabe au Global AI Safety Index — un signal fort envoyé à la communauté internationale sur sa volonté d’être un acteur responsable, pas seulement un investisseur opportuniste.

Les défis qui restent à relever

La trajectoire est impressionnante, mais les obstacles sont réels. Le premier est structurel : pour construire cette puissance IA, le royaume reste très dépendant des technologies américaines — en particulier les puces — et des talents étrangers. Former une génération de chercheurs et d’ingénieurs saoudiens prendra du temps, et les accords de formation comme celui signé avec Amazon ne sont qu’une première brique.

Le second défi est celui de la mobilisation du secteur privé local. Si 95 % des entreprises saoudiennes déclarent avoir une stratégie IA, à peine un tiers en fait aujourd’hui une priorité budgétaire réelle. L’écart entre l’ambition affichée et l’adoption concrète reste important.

Micaël Dossou aime explorer tout ce qui touche à la tech, au digital et aux jeux vidéo. Passionné et curieux, il écrit comme il parle : avec envie de partager, de simplifier, et surtout de connecter avec les lecteurs.

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